lundi 1 novembre 2010

D'UNE LETTRE DE ST. JOHN PERSE A HENRI PEYRE ( 1956 )

A monsieur Henri Peyre,
Yale University, Dept. of French
New Haven ( Conn. )

(...) " Je suis heureux de ce que vous voulez bien me dire de mon dernier poème publié. Je dois pourtant vous demander de m'excuser pour ce projet de lecture à Washington. Vous me comprendrez quand je vous aurai dit ceci : je suis hostile, en principe, à toute récitation poétique; qui me semble, pour le français tout au moins, limiter ou fausser la portée de l'écrit sur ses multiples voies, concurrentes ou divergentes. (  Admirable "duplicité " - ou multiplicité  - de cette langue française, qui doit à son économie même de pouvoir libérer tant de suggestions simultanées ou associées, les mots y jouant, comme la monnaie, le rôle de signes " fidu-  ciaires ". ) Et plus particulièrement encore, en ce qui me concerne, je n'ai jamais eu à souffrir l'idée de rien lire à haute voix, pas même à moi-même, et j'ignore absolument, comme poète, le son de ma voix. La poésie ne me semble faite que pour l'oreille interne.

St? John Perse. Washington, 19 août 1956.

D'UNE LETTRE DE ST. JOHN PERSE A ALAIN BOSQUET

A monsieur Alain Bosquet

" (...) Aussi ennemi que vous soyez naturellement de toute complaisance, c'est une belle garantie de vous voir ainsi courir d'emblée au plus elliptique, sans céder trop à l'abstrait, qui frappe de mort tant d'excellents poètes. La menace de l'intelligence est toujours grande chez qui n'est pas, en poésie, assez intelligent ou assez fort pour savoir humilier l'intelligence.
J'ai souvent épié chez vous les risques d'un beau conflit intellectuel. Vous gagnez, je crois, la partie, transposée sur le plan qui vous est propre, et la qualité même du mouvement, dans le cours sensible de votre oeuvre poétique, semble vous garder du danger de désincarnation ( affreux mot! ).

Saint John Perse ( Washington, le 3O octobre 1955.
Oeuvres complètes. ( pages 1O7O, 1O7I ). Gallimard 1972.